Un siècle de soupçon : pourquoi le genre traîne une si mauvaise réputation

La bande dessinée érotique est née pratiquement en même temps que les premières histoires en images, voici bientôt un siècle. Et depuis un siècle, elle traîne la même image négative, comme si le simple fait de dessiner un corps nu suffisait à disqualifier une planche.

Il faut dire que le terrain était miné. Même après la guerre, on considérait la bande dessinée pour la jeunesse comme un sous-produit destiné à des enfants peu brillants. Quand le support lui-même est méprisé, s'en prendre à sa version adulte devient un exercice facile, presque gratuit.

Le résultat est connu : vendue sous le manteau, interdite lors de son apparition en librairie au cours des années soixante, exposée à la presse comme une pièce de musée de l'horreur par un ministre de l'Intérieur en mal d'inspiration en 1988, et toujours "oubliée" dans les ouvrages consacrés à l'étude du 9e Art. Beaucoup d'auteurs ont d'ailleurs pris l'habitude de signer d'un autre nom quand ils travaillaient pour des éditeurs classiques, afin de ne pas braquer des lecteurs soucieux de morale : Angelo Di Marco devient Arcor, Alain Mounier devient Ardem.

L'ironie de l'affaire, c'est que ce ghetto n'a jamais correspondu aux chiffres. Plusieurs dizaines de milliers de lecteurs ont acheté les pockets d'Elvifrance sans jamais l'avouer, et Pichard, Manara, Varenne ou Serpieri vendent davantage que certaines vedettes patentées de la bande dessinée. Le procès fait au genre est moral, pas esthétique : c'est précisément pour cela qu'il faut poser la question de la limite artistique avec des critères, et non avec des pudeurs.

Censure et dissimulation : le genre condamné à se cacher

La date charnière est le 16 juillet 1949. Portée par une chasse aux sorcières menée conjointement par les communistes et les catholiques, la loi de cette date fait de la bande dessinée une sous-littérature pour enfants attardés, à laquelle tout est interdit.

Les effets sont d'une trivialité désarmante. On allonge les robes trop courtes, on "rabote" les poitrines trop visibles, on proscrit les armes au point qu'il n'est pas rare de voir un personnage menacer son ennemi de la main, son revolver ayant été gommé de l'édition originale. En Belgique, pour ne pas subir la censure française à l'exportation, certains éditeurs interdisent purement et simplement à leurs auteurs la présence de femmes dans leurs histoires.

Les cas concrets disent tout de l'arbitraire. Barbarella, prépubliée dès 1962 dans V Magazine, ne pose aucun problème, mais l'album proposé en 1964 par Éric Losfeld est rapidement interdit : la presse s'emballe, l'héroïne devient célèbre et les ventes de l'ouvrage restent limitées. "Marie-Gabrielle en Orient" de Pichard, chez Glénat, devra également être retiré de la vente, et le record d'endurance appartient à Elvifrance, avec 747 arrêtés d'interdiction dont 36 de niveau 3 en vingt-deux ans d'existence.

Nota Bene : il existe trois niveaux d'interdiction. Le niveau 1 interdit la vente aux mineurs, le niveau 2 y ajoute l'interdiction d'exposition en vitrine ou en rayon, le niveau 3 interdit en plus toute publicité, ce qui porte l'estocade commerciale. Depuis quelques années, toute la filière qui édite un ouvrage est responsable des problèmes de censure qu'il peut connaître. D'où l'absence de bandes dessinées érotiques dans les grandes surfaces et les gares : aucun vendeur ne souhaite risquer sa place, et le libraire préfère ranger ces albums là où on ne les voit pas.

Le cas américain : des strips très sages aux Eight-Pagers clandestins

Aux États-Unis, l'érotisme de bande dessinée commence par la sensualité de la presse quotidienne. Dans les strips réalistes des années trente, les héros sont accompagnés de créatures de rêve : Prince Vaillant convole avec la blonde Aleta, Flash Gordon parcourt l'espace auprès de la glamour Dale Arden, Mandrake a pour compagne la piquante Narda, l'Agent secret X9 croise de pulpeuses aventurières, Tarzan découvre la femme avec Jane.

Ces filles ont une sensualité à fleur de peau, mais l'érotisme reste dans les limites permises par les quotidiens qui les publient. Destinées à un lectorat adulte, ces histoires ne provoquent aucune révolution outre-Atlantique. En Europe, et particulièrement en France où l'on persiste à croire que la bande dessinée est réservée aux enfants, elles sont pourtant perçues comme une offense aux bonnes mœurs. Ajoutez le mécontentement des dessinateurs français devant cette concurrence sérieuse, et vous comprenez la férocité de la censure d'après-guerre : sans le vouloir, les comics américains ont largement contribué à la rédaction de la loi de 1949.

Et pendant ce temps, la dépression économique américaine accouche des "Eight-Pagers". Ce sont de petits fascicules de huit pages, imprimés sur du papier de qualité médiocre, qui proposent des histoires pornographiques réalisées par d'obscurs tâcherons. Le procédé est toujours le même : on emprunte des héros de bande dessinée, des vedettes du cinéma ou des personnalités politiques et on les place dans des situations scabreuses.

Distribués sous le manteau, ces opuscules font un tabac dans une Amérique conservatrice et poursuivent leur carrière jusqu'aux années soixante. Éditeurs et imprimeurs déjouent les policiers par de nombreux déménagements et parviennent à publier des centaines de titres, qui font aujourd'hui le bonheur des collectionneurs. La suite est connue : la guerre froide, les campagnes du psychiatre Fredric Wertham et son livre Seduction of the Innocent, puis la mise en place du Comics Code Authority par le Congrès en octobre 1954, avec sur la bande dessinée américaine les mêmes effets que la loi de 1949 chez nous.

Dirty Comics : à quoi se reconnaît la bascule dans la pornographie

Les Eight-Pagers ont été rebaptisés "Dirty Comics", sans doute pour souligner leur caractère pornographique d'un goût douteux. Le surnom est en réalité un excellent critère : ce qui bascule ici, ce n'est pas le degré de nudité, c'est la disparition de tout ce qui fait une bande dessinée. Pas de récit propre, des personnages empruntés à d'autres, un dessin exécuté à la chaîne, aucune signature, un seul objectif.

La comparaison avec le bondage américain de la même époque est éclairante. En 1946, la revue Bizarre crée Sweet Gwendoline, et dès le début des années cinquante la firme Nutrix d'Irving Klaw lance des magazines spécialisés. Pour contourner la censure, l'éditeur impose des règles très strictes :

  • seules des femmes évoluent au fil des pages, jamais totalement dénudées
  • le sang ne coule jamais
  • les sexes restent invisibles
  • les sévices ne doivent pas viser les zones intimes, ni les seins, ni le bas-ventre


On peut trouver ces règles absurdes, elles ont produit un style. Contraints de suggérer, les dessinateurs réunis autour d'Eneg, Eric Stanton, Jim, Mario et Antonio Ruiz ont inventé une grammaire de la posture, du cadrage et du hors-champ, suffisamment solide pour que Stanton publie les aventures de Blunder Broad jusqu'au milieu des années quatre-vingt-dix.

L'autre signe de bascule, c'est la fuite en avant. En Italie, quand les pockets ont poussé les limites du publiable à leur maximum, les éditeurs ont dû négliger les histoires à héroïnes récurrentes au profit de récits sans personnages fixes, plus sanglants ou plus sadiques. Retenez ce mécanisme : quand la surenchère commence, le personnage disparaît, et avec lui la fiction. C'est là, très concrètement, que l'érotisme cesse d'être une écriture pour devenir un simple catalogue.

Le Japon : tout est permis, sauf un détail anatomique

Manga érotique japonais et la censure du détail anatomique
Manga érotique japonais et la censure du détail anatomique (Druuna.net IA)

Le Japon, pays des estampes, ne pouvait rester à l'écart. Portés par plusieurs éditeurs comme Mujin ou Fujimi Comics, les titres se multiplient, chaque thème possédant son propre journal, avec une très nette préférence pour les nymphettes aux prises avec des mâles plus âgés.

Ces revues comptent plusieurs centaines de pages et sont capables de toutes les audaces : tortures, mutilations, perversités multiples. Une seule chose y est proscrite jusqu'à la fin des années quatre-vingt-dix, la représentation des sexes masculins et des poils. Voilà une censure à géométrie particulièrement variable, qui laisse passer la violence la plus crue et s'arrête sur un détail anatomique. Détail savoureux : le lecteur européen a longtemps eu le privilège de découvrir la planche originale de l'auteur avant que les sexes ne soient gommés pour l'édition japonaise.

Côté réception, rien de comparable avec l'Europe. Des couvertures sexy ornent les vitrines des marchands de journaux, où les mangas érotiques sont exposés sans le moindre problème, et des titres destinés aux adolescents, comme Beat, sont souvent aussi audacieux que nos propres séries classées X. Des dizaines de dessinateurs, parmi lesquels Haruka Inui, U-Jin, Yoshimasa Watanabe, Hiroyuki Utatane ou Yutaka Tanaka, y produisent une matière d'une grande richesse graphique.

Et c'est aussi du Japon que vient le contre-exemple le plus utile pour notre question. "Futari ecchi", publié depuis 1997 dans Young Animal et connu chez nous sous le titre "Step up love story", raconte par le menu la vie quotidienne et l'intimité d'un jeune couple, Makoto, éjaculateur précoce, et Yura, très pondérée sur la chose. Tout y est explicite, parfois sous forme de tableaux instructifs, mais les séquences sont posées et respirent l'amour candide plutôt que la brutalité : l'éditeur revendique un manuel d'apprentissage plus qu'un énième manga érotique. Avec plus de seize millions de volumes vendus dans l'archipel et une trentaine de tomes traduits chez nous, la démonstration est faite qu'explicite ne veut pas dire pornographique.

Pudeur occidentale, tolérance japonaise : deux façons de tracer la ligne

Comparez les deux situations et vous verrez que la frontière n'est pas au même endroit selon la culture. En Occident, et singulièrement en France, on continue de raisonner comme si toute bande dessinée était destinée à un enfant. C'est cette prémisse qui a produit la loi de 1949, les commissions qui donnent encore leur avis et l'interdiction, en 1996, du manga "Video Girl Ai" chez Tonkam.

Au Japon, la logique s'inverse. L'image du corps appartient à une longue tradition, les revues érotiques s'exposent au kiosque sans provoquer de scandale, et l'interdit se concentre sur un point précis de la représentation. Nous sommes très loin de notre pudeur occidentale, dans un pays où les mentalités sont décidément différentes des nôtres.

Côté marché, le décalage se paie. En France, plusieurs éditeurs ont tenté de traduire ces produits typiquement japonais, de Samouraï à Albin Michel en passant par Le Téméraire et Bédé X, mais la diffusion est restée réduite. L'Italie, l'Espagne et les États-Unis se sont montrés beaucoup plus friands de ces histoires exotiques et violentes, au point que les magazines espagnols ont longtemps rempli leurs pages avec du matériel venu du Japon.

Dernier symptôme, et il vaut leçon : quelques dessinateurs européens sont allés jusqu'à fabriquer de faux mangas, pour flatter les amateurs de ces histoires aux héroïnes juvéniles. La limite dont on parle n'est donc jamais seulement morale ou artistique, elle est aussi commerciale. Un genre qui imite un code au lieu de l'habiter s'éloigne mécaniquement de la création.

Pichard, Manara, Varenne, Serpieri : quand le tabou n'empêche pas l'œuvre

Planche de bande dessinée érotique inspirée de Charlie Mensuel, 1969
Planche de bande dessinée érotique inspirée de Charlie Mensuel, 1969 (Druuna.net IA)

Le plus intéressant, c'est que le genre a produit des auteurs majeurs pendant qu'on l'enfermait au placard. Georges Pichard publie d'abord dans Le Rire, dessine "Ulysse" avec son complice Jacques Lob, crée la pulpeuse Paulette dans Charlie Mensuel, ce mensuel lancé en 1969 qui fut le premier à s'afficher ouvertement "pour adultes" sous la rédaction en chef de Georges Wolinski, avant de signer chez Jacques Glénat sa première œuvre d'auteur complet, "Marie-Gabrielle de Saint-Eutrope".

Milo Manara, lui, doit beaucoup à L'Écho des Savanes repris par Albin Michel en 1982 : le magazine se tourne alors sans états d'âme vers l'érotisme et ouvre à un lectorat nouveau les portes de la bande dessinée adulte, avec des albums comme "Le Déclic" ou "Le Parfum de l'invisible". Guido Crepax, traduit en France par Albin Michel, Futuropolis et Le Square, part d'un érotisme souvent hermétique et touche un plus large public avec ses adaptations d'"Histoire d'O" et d'"Emmanuelle". Alex Varenne, quant à lui, est resté fidèle au genre jusque dans ses années les plus maigres, et Paolo Serpieri a imposé Druuna comme unique personnage des éditions Bagheera.

Ce qui les tient tous, c'est la mise en scène, et le mot n'est pas décoratif. Ardem, dans les "Confessions érotiques" de Média 1000, travaille au trait fin, soigne ses gros plans, propose des séquences chaudes et réalistes sans jamais tomber dans le scabreux, et surtout, devenu son propre scénariste, il fait évoluer ses personnages dans des situations insolites : le principe est celui du cinéma, la caméra doit sans cesse bouger pour ne pas lasser. Chez Philippe Bertrand, avec Linda née dans Pilote en 1983, c'est le raffinement extrême des images, la beauté des couleurs et le charme des personnages qui fabriquent un érotisme délicat.

Le critère le plus net nous vient peut-être de Ricardo Barreiro et Francisco Solano López. Leur série publiée dans El Vibora puis dans Kiss Comix aligne l'onanisme, les flagellations, les tortures, tous les ingrédients du sadomasochisme, et pourtant elle ne tombe jamais dans la vulgarité, parce que l'ambiance glauque, la construction du récit et la psychologie des personnages tiennent la planche. Voilà la limite : elle ne se mesure pas au nombre de corps, mais à ce qu'on a écrit et dessiné autour.

La vidéo, ce concurrent qui a vidé les kiosques

Les années quatre-vingt-dix enchaînent les coups durs. La censure se fait de plus en plus vive, Elvifrance ferme ses portes en 1992 et une vingtaine de titres disparaissent des kiosques en quelques semaines. Curieusement, personne ne cherche à prendre cette place, et les ventes de Bédé Adult' et Bédé X ne sont pas dopées par la disparition des pockets, bien au contraire.

En Italie, le même effondrement. Les éditeurs avaient tout essayé, formats plus grands, photos de filles dénudées en prime, mais il était trop tard : en 1992, Edifumetto abandonne la bande dessinée et devient une entreprise immobilière. On peut se demander vers quoi se sont brutalement tournés ces lecteurs, et la réponse tient en deux lettres suivies d'un support : la vidéo X.

La liste des fermetures françaises est longue. La collection du Marquis chez Glénat cesse en 1996, comme les éditions Dominique Leroy, tandis qu'Albin Michel stagne avec Manara pour seule valeur sûre. La Poudre aux Rêves, version française de Kiss Comix depuis 1998, s'arrête en 2004, puis Bédé Adult' et Bédé X déclarent forfait en 2005 en laissant la plupart des histoires inachevées. BD Adult' revient en avril 2006 chez LVP Productions, avec une présentation curieuse et un format ridiculement réduit, pas vraiment idéal pour la bande dessinée.

Et c'est justement là que l'angle prend tout son sens. La vidéo a raflé le créneau de l'excitation immédiate, celui où la bande dessinée était de toute façon la moins bonne. Il lui restait ce que l'image filmée ne fait pas : le trait, le cadrage, le récit. Le lancement de Selen en Italie en 1994 l'a prouvé, avec une équipe de débutants inspirés par Liberatore et Saudelli qui élaboraient leurs histoires avec soin. Ce n'était plus de la sous-BD, mais des œuvres construites, et le succès a été immédiat auprès d'un lectorat branché, très éloigné de celui des pockets des années soixante-dix, jusqu'à l'arrêt du titre en 2003.

Le réveil : une génération décomplexée et des éditeurs qui n'ont plus peur

Le sursaut est venu d'abord d'un éditeur têtu. Grâce à sa filiale Dynamite, animée par Bernard Joubert puis dirigée par Christian Marmonnier, la Musardine a maintenu avec régularité la publication d'ouvrages coquins soignés, soutenus par une vente par correspondance efficace, en accueillant des créateurs français, italiens, espagnols et américains : Roberto Baldazzini avec "Casa HowHard" et "Beba", Giovanna Casotto, Igor et sa "Chambre 121", Noé, Erich von Götha avec "Janice" et "Twenty", ou encore Kevin Taylor.

À partir de 2006, l'arrivée d'une génération qui travaille le virtuel change la donne. Arthur de Pins entre dans Fluide Glacial avec ses "Péchés mignons", dessin traité à l'ordinateur, personnages tout en rondeur aux grands yeux expressifs, et le premier album de 2006 rencontre un succès immédiat. Fin 2007, Delcourt traduit "Filles perdues" d'Alan Moore et Melinda Gebbie et, contrairement aux prédictions des mauvais augures, l'ouvrage est commercialisé sans le moindre problème de censure. Suivront "Premières fois", collectif orchestré par Sibylline en avril 2008 avec Alfred, Pedrosa, Vatine, Bertail, Capucine et Augustin, puis "Happy sex" de Zep, premier best-seller du genre depuis de longues années, et "Love blog" de Gally et Obion en 2010.

Le mouvement s'élargit vite. Delcourt crée en 2009 la collection Erotix, qui réédite les classiques épuisés, "Emmanuelle" de Crepax, "Casino" de Frollo, "Liz et Beth" de G. Lévis, "Sam Bot" de Buzzelli, "Gwendoline" de Willie, à côté de créations comme "Celluloid" de Dave McKean. Les éditions Petit à Petit lancent en 2009 de gros volumes luxueux de près de deux cents pages adaptant notre littérature, avec "Poèmes érotiques de la littérature française", "Contes grivois de Maupassant" et "Kâma Sûtra en BD". Fluide Glacial multiplie les albums coquins, de "Madame désire ?" de Grégory Mardon à "Linda Glamouze" de Camille Burger, avant de lancer à la rentrée 2010 Fluide.G, trimestriel voulu chic et choc mais non choquant, où l'on retrouve Anne Rouquette, Dupuy et Berbérian, Margaux Mottin, Véronique Cazot, Madeleine Martin, Sybilline et Arthur de Pins. Ajoutez Tabou avec Xavier Duvet et Emmanuel Murzeau, les éditions Ange qui rééditent Robert Hughes, les Requins Marteaux qui renouent avec l'esprit des pockets dans leur collection BDcul avec Morgan Navarro, Aude Picault ou Hubert Micol, et la collection Osez adaptée en bande dessinée en 2011 par Tonia Savage, Eve E, Aya et Karo.

Retenez donc les repères, ils sont simples et se vérifient planche par planche. Un érotisme de création se reconnaît à un personnage qui existe hors de la scène, à une mise en scène qui varie ses angles au lieu d'aligner, à un trait et une couleur qui portent une intention, à une capacité à traiter le sadomasochisme, le désir ou l'intimité sans tomber dans la vulgarité. La bascule pornographique, à l'inverse, se lit à la surenchère, à la disparition du récit et du héros, au dessin anonyme fait à la chaîne. Les créatrices venues du web l'ont confirmé à leur manière, d'Aurélia Aurita racontant son intimité avec crudité et tendresse à Pénélope Bagieu, Diglee ou Leslie Plée.

La suite ne dépend plus vraiment des censeurs, qui redoutent surtout le ridicule. Elle dépend des libraires, qui doivent vaincre leur crainte et accepter de vendre toutes les formes de bande dessinée, et de vous : demandez ces titres, feuilletez-les, comparez une planche de Manara, une planche de Crepax et un fascicule anonyme des années trente. En dix minutes, la frontière artistique deviendra beaucoup plus nette que dans n'importe quel débat.