BD érotique japonaise et occidentale : deux cultures, deux imaginaires

Entre la bande dessinée érotique japonaise et son équivalent occidental, les différences culturelles ne tiennent pas seulement au dessin : ce sont deux systèmes de publication, deux rapports au corps, deux lecteurs. Au Japon, pays des estampes, l'érotisme dessiné circule dans des revues épaisses, plusieurs centaines de pages, poussées par des éditeurs comme Mujin ou Fujimi Comics, avec cette règle d'or : chaque thème possède son journal.

Le classement par thème est d'ailleurs le premier choc pour un lecteur européen. Là où l'on attend un auteur et son univers, on trouve des titres organisés comme des rayons de supermarché, avec une préférence très nette pour les nymphettes aux prises avec des mâles plus âgés. Ces revues sont capables de toutes les audaces : tortures, mutilations, perversités multiples y voisinent sans que personne ne s'en émeuve.

L'Occident, lui, a construit son érotisme sur le personnage et sur l'album. Barbarella publiée par Éric Losfeld en 1964, les pockets italiens qui envahissent les kiosques français dans les années soixante-dix, Pichard, Crepax, Manara traduits chez Albin Michel ou Glénat : on achète un nom, une héroïne, un objet imprimé qu'on garde. Le Japon, lui, produit du magazine qu'on consomme et qu'on jette.

Le manga érotique face à la censure : sexes et poils interdits jusqu'aux années 90

Une planche de manga érotique montre la censure en mosaïque imposée aux sexes masculins et aux poils avant les années 1990.
Une planche de manga érotique montre la censure en mosaïque imposée aux sexes masculins et aux poils avant les années 1990. (Druuna.net IA)

Si les sexes masculins sont censurés dans les mangas, ce n'est pas la scène qui pose problème, c'est l'anatomie. Dans la bande dessinée érotique japonaise, la représentation des sexes masculins et des poils est restée proscrite jusqu'à la fin des années quatre-vingt-dix, alors même que les revues publiaient sans encombre des séquences de tortures, de mutilations et de perversités en tous genres.

Résumons le paradoxe, parce qu'il est vertigineux : on peut tout raconter, on ne peut pas tout montrer. Une planche de manga érotique japonais passe le filtre si le détail anatomique disparaît, gommé, effacé, recouvert. Le contenu de l'histoire, lui, n'est pas jugé.

Conséquence amusante pour nous : le lecteur européen a longtemps eu le privilège de découvrir l'œuvre originale de l'auteur, telle qu'elle a été dessinée, avant que les sexes ne soient gommés pour l'édition japonaise. Autrement dit, la version française d'un manga érotique pouvait être plus fidèle au trait d'origine que celle vendue dans l'archipel.

Vitrines japonaises sans tabou : la pudeur occidentale mise à l'épreuve

Au Japon, les mangas érotiques sont vendus sans la moindre difficulté de censure : des couvertures sexy ornent les vitrines des marchands de journaux, exposées à hauteur de regard, au milieu du reste. L'objet n'est pas caché, il est en devanture.

En France, la situation est exactement inverse, et depuis longtemps. La bande dessinée érotique est dissimulée chez les libraires, refusée par les grandes surfaces, absente des points de vente des gares. Depuis quelques années, toute la filière qui édite un ouvrage est responsable des problèmes de censure qu'il peut rencontrer, ce qui explique la frilosité des vendeurs : personne ne veut risquer sa place en cas de condamnation.

La mécanique française repose sur trois niveaux d'interdiction hérités de la loi du 16 juillet 1949 : le niveau 1 interdit la vente aux mineurs, le niveau 2 y ajoute l'interdiction d'exposition, le niveau 3 interdit également la publicité et porte l'estocade commerciale. Le manga n'y échappe pas : Video Girl Aï, publié par les éditions Tonkam, a été interdit à la vente en 1996. Nous sommes bien loin de la vitrine japonaise.

Mangas pour ados et séries X occidentales : qui est le plus audacieux ?

Beat, manga érotique destiné aux adolescents japonais, est souvent aussi audacieux que nos propres séries classées X. La phrase paraît exagérée, elle ne l'est pas : le Japon propose des mangas érotiques explicitement adressés aux adolescents, avec un niveau d'audace comparable à celui des publications réservées chez nous aux adultes avertis.

Côté occidental, ce type de contenu appartient à un circuit strictement séparé. Les pockets érotiques envahissent les kiosques français dans les années soixante-dix - Elvifrance en publie une vingtaine de mensuels rien qu'en 1978 - mais ils sont classés X, surveillés, régulièrement frappés d'interdiction. Un adolescent français des années soixante-dix ne trouvait pas cela dans son hebdomadaire habituel.

Ce décalage dit quelque chose des valeurs respectives : le Japon trace la frontière sur la représentation du sexe (l'anatomie), l'Occident la trace sur le public (l'âge du lecteur, l'accès au point de vente). Deux morales, deux endroits où l'on pose la barrière.

Les maîtres du manga érotique : Inui, U-Jin, Watanabe et les autres

Parmi les dessinateurs de mangas érotiques les plus cités figurent Haruka Inui, U-Jin, Yoshimasa Watanabe, Hiroyuki Utatane et Yutaka Tanaka. Ils ne sont qu'une poignée de noms parmi des dizaines d'auteurs qui alimentent une production d'une grande richesse graphique, très supérieure à la réputation de série B qu'on lui prête parfois en Europe.

Un parcours résume bien le milieu : celui de Katsu Aki, né en 1961, qui débute en 1983 dans Hana to Yume, bimensuel dédié aux shojo mangas, après avoir remporté la douzième compétition pour jeunes talents des éditions Shogakukan. Dès ses débuts il se porte vers le genre hentaï, l'érotique, avant de connaître le succès avec des séries plus fantastiques puis de revenir à l'érotisme, qui le fera connaître dans le monde entier.

Ce va-et-vient est typique de l'archipel : on passe du manga pour adolescentes au hentaï, de la série d'heroic fantasy au récit intime, sans que la carrière en souffre. En France, beaucoup d'auteurs érotiques ont au contraire travaillé sous pseudonyme pour ne pas braquer un lectorat soucieux de morale - Arcor pour Angelo Di Marco, Ardem pour Alain Mounier. Deux façons d'assumer, ou pas, son nom.

La BD érotique japonaise en France : diffusion réduite mais fidèle à l'original

Plusieurs éditeurs français ont tenté de traduire les mangas érotiques japonais - Samouraï, Albin Michel, Le Téméraire, Bédé X - mais leur diffusion est restée réduite. Ces produits typiquement japonais n'ont jamais trouvé chez nous le lectorat de masse qu'ils avaient dans l'archipel.

Le paradoxe déjà évoqué joue pourtant en faveur du lecteur français : en achetant ces traductions, il découvre l'œuvre originale de l'auteur, avant le gommage des sexes imposé par l'édition japonaise. Une édition étrangère plus complète que l'édition nationale, c'est assez rare pour être souligné.

D'autres passerelles ont existé, plus artisanales. Frédéric Boilet, installé au Japon depuis le milieu des années quatre-vingt-dix après une bourse de création obtenue auprès de l'éditeur Kodansha, a dirigé une collection de mangas érotiques pour les Humanoïdes Associés, tout en faisant le lien entre l'école de l'image d'Angoulême et l'école Sôgo d'Osaka. Ailleurs en Europe, l'appétit fut plus franc : l'Espagne a longtemps rempli ses magazines érotiques de matériel venu de l'étranger, et plus particulièrement du Japon.

Ogenki Clinic, Step up love story : le manga qui enseigne la sexualité

Planches d'Ogenki Clinic et de bande dessinée érotique franco-belge confrontées, reflet du marché hétéroclite des revues des années 1990
Planches d'Ogenki Clinic et de bande dessinée érotique franco-belge confrontées, reflet du marché hétéroclite des revues des années 1990 (Druuna.net IA)

Ogenki Clinic fait partie de ces séries japonaises arrivées en France par la petite porte : Jean-Michel Berté, avec Geisha Éditions, la publie au milieu de titres français et étrangers, dans des revues comme Yoko, Geisha à partir de 1998 puis Paméla en 1999. Le manga érotique y voisine avec Varenne, Baldazzini ou Cuneo, mélange improbable et très parlant du marché de l'époque.

Mais le vrai best-seller éducatif japonais s'appelle Futari ecchi, traduit en France sous le titre Step up love story. Lancé en 1997 chez Hakusensha, publié depuis le début dans Young Animal, il compte 48 volumes parus et s'est vendu à plus de 16 millions d'exemplaires dans l'archipel. Son éditeur français, Pika, le présente dans la collection Senpaï davantage comme un manuel d'apprentissage que comme un énième manga érotique.

Le contenu confirme la promesse. La série suit un jeune couple marié, Makoto, éjaculateur précoce au départ, et Yura, très pondérée sur la chose, qui apprennent ensemble : les diverses formes de pénis et de mamelons, le bon usage des doigts, la manière de renforcer les muscles périnéaux. Tout est exprimé clairement, parfois sous forme de tableaux instructifs, et les séquences respirent l'amour candide plus que la brutalité. C'est probablement le secret de ce succès.

Sexualité française et japonaise : ce que révèle l'édition française

Une même intimité, deux mises en scène : le corps vu depuis le Japon et depuis la France
Une même intimité, deux mises en scène : le corps vu depuis le Japon et depuis la France (Druuna.net IA)

L'édition française de Step up love story a eu une idée que les statistiques de sexualité françaises rendent savoureuse : compléter les données informatives sur la sexualité japonaise par des éléments bien de chez nous. On y apprend entre autres que 10 % des Françaises n'ont jamais connu d'orgasme.

Le détail n'est pas anecdotique, il éclaire tout le sujet. Un manga japonais didactique traverse la mer, et l'éditeur français juge nécessaire d'y greffer un appareil de notes locales, parce que la sexualité décrite dans la série - pratiques, vocabulaire, attentes conjugales - ne recouvre pas exactement celle du lecteur hexagonal.

Nota Bene : c'est une différence culturelle de fond entre le manga érotique japonais et la BD érotique occidentale. Le premier assume volontiers une fonction pédagogique, avec tableaux, explications anatomiques et conseils pratiques. La seconde, elle, est longtemps restée du côté du fantasme pur - même si le mouvement s'inverse, puisque des guides pratiques de sexualité ont fini par être adaptés en bande dessinée en 2011, avec des albums comme Osez le Kama Sutra mis en images par Eve E, Aya et Karo.

Le comix underground américain : sexe, drogue et contestation sociale

Un dessinateur du comix underground californien esquisse une planche érotique dans son atelier, années 1960
Un dessinateur du comix underground californien esquisse une planche érotique dans son atelier, années 1960 (Druuna.net IA)

Le comix underground américain naît sur la côte Ouest, dans les années soixante, quand une bande de jeunes créateurs décide d'affronter frontalement le Comics Code Authority chargé de protéger la jeunesse. Leurs comix parlent de drogue, de sexe, d'antimilitarisme et de liberté, et abandonnent purement et simplement les super-héros classiques.

Il faut rappeler contre quoi ils se dressent. En octobre 1954, le Congrès met en place ce fameux code sous la pression du psychiatre Fredric Wertham, auteur de Seduction of the Innocent, un ouvrage où il fustige les héros de comics, la violence, le sexe. L'effet sur la bande dessinée américaine est comparable à celui de la loi de 1949 en France : des éditeurs abandonnent la BD, d'autres se plient aux exigences du code, toujours en vigueur.

Des centaines de titres underground sont créés, permettant à toute une génération d'auteurs d'émerger, parmi lesquels Crumb, Shelton et Spain Rodriguez. Ici, le sexe n'est pas un rayon de magasin comme au Japon : c'est une arme politique, un moyen de dire non à une Amérique conservatrice. La différence de valeurs avec l'érotisme japonais, industriel et thématisé, saute aux yeux.

L'underground américain a-t-il influencé la BD française ?

L'influence de l'underground américain sur la BD française est réelle mais limitée : Crumb, Shelton et Spain Rodriguez font leur entrée en France dans le magazine Actuel, dont ils deviennent des hôtes réguliers de la première formule, et pourtant la pénétration de la bande dessinée underground américaine reste marginale dans l'Hexagone.

L'esprit, lui, passe. La révolte de Gotlib, Mandryka et Bretécher dans L'Écho des Savanes pousse quantité d'auteurs à s'exprimer sans limites dans des revues jusqu'alors fort sages, et Pilote, Circus, Charlie Mensuel, (À Suivre), Fluide Glacial, Métal Hurlant terrassent les tabous l'un après l'autre. Certains dessinateurs viennent directement de la presse contestataire d'après Mai 68 : Philippe Bertrand publie ses premiers dessins dans L'Idiot International en 1971, puis dans Zinc, Politique Hebdo ou La Gueule Ouverte.

Un contrepoint s'impose toutefois, et il est important. Sur le marché français des années soixante-dix, ce n'est pas l'Amérique qui domine mais l'Italie : Elvifrance propose le meilleur de la production transalpine, les créations françaises demeurent rares, et l'Espagne suivra avec El Vibora, mensuel qui parle de drogue, de marginalité et de sexe en refusant toute forme de censure. L'underground US a servi d'exemple, pas de modèle économique.

Esthétique et valeurs : ce que révèle vraiment la comparaison culturelle

La bande dessinée érotique japonaise est-elle vraiment plus libérée que l'occidentale malgré sa censure ? Oui et non, et c'est tout l'intérêt de la comparaison. Le Japon autorise l'exposition en vitrine, les revues de plusieurs centaines de pages, les mangas érotiques pour adolescents comme Beat, les thèmes les plus extrêmes - mais interdit jusqu'à la fin des années quatre-vingt-dix de dessiner un sexe masculin ou une pilosité.

L'Occident fait l'inverse. Il montre l'anatomie sans détour, publie Pichard, Manara, Crepax ou Serpieri, mais planque les albums sous le comptoir, les refuse en grande surface, et conserve un arsenal de trois niveaux d'interdiction hérité de 1949 - Elvifrance a collectionné 747 arrêtés d'interdiction, dont 36 de niveau 3, en vingt-deux ans d'existence. La liberté de trait s'accompagne d'une contrainte de diffusion.

Ce que révèle donc la comparaison, ce n'est pas un camp plus audacieux que l'autre, c'est l'endroit où chaque culture place son interdit :

  • au Japon, la censure porte sur la représentation du corps, pas sur le contenu des récits ni sur l'âge du lecteur,
  • en Occident, elle porte sur l'accès à l'objet : vente aux mineurs, exposition, publicité.


Pour s'en rendre compte soi-même, le plus simple reste de comparer deux éditions côte à côte : une série japonaise traduite en France, où le trait original n'a pas été gommé, et un album érotique européen de la même époque. Vous verrez très vite laquelle des deux a été retouchée, et pourquoi. C'est là, dans ces retouches, que se lisent les valeurs de chaque culture bien mieux que dans n'importe quel discours.