Un genre enfermé : la censure et les circuits de vente

Si la bande dessinée érotique reste absente des grandes surfaces et des relais de gare, ce n'est pas faute de lecteurs : c'est parce que la loi du 16 juillet 1949 et sa commission de surveillance continuent de faire peser une responsabilité sur toute la filière, éditeur, diffuseur et vendeur compris. Un chef de rayon qui craint pour son poste ne prend pas le risque, et l'album disparaît du linéaire avant même d'y être entré.

Le dispositif prévoit trois niveaux d'interdiction : le premier limite la vente aux mineurs, le deuxième y ajoute l'interdiction d'exposition, le troisième interdit toute publicité et donne le coup de grâce commercial. Elvifrance, roi des pockets pour adultes des années soixante-dix, a collectionné 747 arrêtés d'interdiction en vingt-deux ans d'existence, dont 36 de niveau 3, avant de fermer en 1992.

Et la machine n'a pas cessé de tourner avec le siècle : en 1988, un ministre de l'Intérieur convie la presse à une exposition de l'horreur où les BD interdites figurent en bonne place, et en 1996 le manga "Video Girl Aï" des éditions Tonkam est retiré de la vente. Résultat, un genre vendu sous le manteau, dissimulé chez les libraires, et des auteurs qui signent souvent d'un pseudonyme pour ne pas effrayer leurs lecteurs d'albums classiques.

Au début des années 2000, les derniers bastions tombent : La Poudre aux Rêves s'arrête en 2004, Bédé Adult' et Bédé X jettent l'éponge en 2005, en laissant la plupart des histoires inachevées.

2006, l'année du réveil : Arthur de Pins et la génération du virtuel

Le redémarrage de la BD érotique a une date et un nom : 2006, avec l'arrivée d'auteurs d'une nouvelle génération qui travaillent le virtuel, Arthur de Pins en tête. Ce dessinateur, qui signait le strip des aventures d'Arthur dans le défunt magazine Max, entre dans les pages de Fluide Glacial avec "Péchés mignons", et tout change de tempo.

Ce qui frappe alors, c'est le geste graphique lui-même : un dessin entièrement traité à l'ordinateur, des personnages tout en rondeur, de grands yeux expressifs, très loin du réalisme torride hérité des pockets italiens. Le procédé colle parfaitement au ton du mensuel "d'umour et de bandessinée" et fait tomber la méfiance d'un lectorat qui n'achetait pas de BD coquine.

Réunis dans un premier album en 2006, ces gags connaissent un succès immédiat. L'onde de choc est telle qu'un collectif d'auteurs, Coiffeurs pour Dames, s'en inspire directement pour imaginer les aventures de Supersex dans "Péchés capitaux".

Nota bene : l'expression "génération du virtuel" ne désigne pas ici des auteurs qui publieraient uniquement en ligne, mais des dessinateurs formés à la palette graphique et à la diffusion sur écran, qui arrivent au papier avec un trait, un rythme et un humour façonnés par ces outils.

Des blogs à l'album : Internet, laboratoire de la création coquine

Un dessinateur travaille sur une illustration érotique depuis son blog personnel, écran allumé dans la pénombre.
Un dessinateur travaille sur une illustration érotique depuis son blog personnel, écran allumé dans la pénombre. (Druuna.net IA)

Les blogs de dessinateurs sont devenus le principal laboratoire de la création coquine : sur la toile, les images érotiques se développent vite, plus discrètement que sur le papier, et le meilleur y côtoie régulièrement le pire. Le mécanisme de sélection est simple et purement quantitatif : c'est la fréquence des visites qui pousse les éditeurs à repérer les meilleurs animateurs de blogs et à leur proposer de franchir le pas de l'album.

La palette de ce qui se publie ainsi est large. Des confessions tout juste coquines de Pénélope Bagieu, dont "Joséphine" paraît aux éditions Gawsewitch, aux échanges nettement plus brûlants de Gally et Obion, le blog sert de banc d'essai : l'auteur teste un ton, une audace, un personnage, et mesure en direct la réaction des lecteurs.

L'intérêt pour l'éditeur ne s'arrête pas au repérage de talents. Un auteur venu du web arrive avec une communauté déjà constituée, donc avec un lectorat neuf pour la bande dessinée adulte, ce qui n'est pas rien en période de crise du marché.

Ce va-et-vient entre écran et papier produit aussi ses propres sujets : Aurélia Aurita, révélée par "Fraise et chocolat" où elle raconte sans pudeur son intimité avec son compagnon dessinateur, publie en 2009 "Buzz-moi", bilan sans concession des réactions suscitées par son travail.

Love Blog : quand le virtuel conquiert le papier

"Love Blog" est le symbole de cette conquête du papier par le virtuel : publié chez Delcourt en 2010, l'album reprend les échanges brûlants de deux auteurs, Gally et Obion, par blogs interposés. Le dispositif est le sujet même du livre : deux dessinateurs qui se répondent à distance, planche contre planche, dans une montée en température qui n'aurait pas existé sans le réseau.

Le choix de l'éditeur n'a rien d'anecdotique. Delcourt, maison plutôt identifiée à l'heroic fantasy et au roman graphique, s'était découvert une fibre érotique avec "Filles perdues" d'Alan Moore et Melinda Gebbie, puis avec le collectif "Premières fois" orchestré par Sibylline en avril 2008, avant le best-seller "Happy sex" de Zep.

Dans cette lignée, "Love Blog" n'est plus une curiosité marginale mais une création assumée, publiée par un éditeur généraliste qui monte en parallèle, dès 2009, la collection Erotix consacrée aux classiques du genre. Le virtuel n'a pas remplacé l'album : il lui a fourni de la matière, des auteurs et un public.

L'atout numérique : un coût de production nettement allégé

Comparé à une BD classique, un projet né sur le web coûte beaucoup moins cher à produire : réaliser un récit classique, avec sa pagination longue, ses décors et son travail de couleur, mobilise infiniment plus de moyens qu'un recueil tiré de planches déjà conçues et testées en ligne. C'est l'un des ressorts économiques du renouveau de la BD coquine.

Deux raisons se cumulent. D'abord, les pages existent déjà, souvent réalisées directement à l'ordinateur, comme le dessin d'Arthur de Pins pour ses "Péchés mignons" : l'éditeur n'avance pas des mois de production sur un pari. Ensuite, le format court, le gag, le strip, la séquence autonome, se prête à la compilation en album sans exiger la construction d'un long récit.

Ce modèle allégé explique que des maisons prudentes aient osé revenir sur un terrain réputé risqué. Il change aussi le profil des auteurs : plus jeunes, décomplexés, capables d'alimenter une page personnelle en parallèle d'autres commandes, ils entrent dans le catalogue sans passer par l'apprentissage long de l'album traditionnel.

Le revers existe, évidemment : un recueil de planches nées en ligne ne remplace pas une fiction érotique de longue haleine, genre qui reste rare depuis l'arrêt de collections comme celle du Marquis chez Glénat en 1996.

Fluide Glacial fait ses courses sur la toile

Fluide Glacial a compris avant les autres qu'Internet était un vivier : le mensuel recrute chez les habitués de la toile, des dessinateurs qui ne demandent pas mieux que de quitter la froideur de l'image sur écran pour la chaleur du papier. À l'origine du renouveau avec "Péchés mignons", l'éditeur ne s'est pas endormi sur ce succès.

La liste des albums coquins publiés dans la foulée le montre : "Amuse-bouche" et "Duo", deux ouvrages collectifs consacrés aux plaisirs charnels, "Madame désire ?" de Grégory Mardon, récit chaud et décalé, "Linda Glamouze" de Camille Burger, "Péchés capitaux" et son Supersex signé Coiffeurs pour Dames, "Toutoute première fois" de Krasinsky, ou encore "Sex crimes" de Thiriet et Robin.

Le coup d'éclat vient à la rentrée 2010 avec le lancement de Fluide Glamour, trimestriel coquin rebaptisé Fluide.G après la contestation du magazine Glamour. On y trouve les auteurs maison et les recrues du web : Anne Rouquette, Dupuy et Berbérian avec Clara Vermeille, Margaux Mottin, Véronique Cazot et Madeleine Martin, Sibylline et Vince, sans oublier Arthur de Pins.

Le positionnement est revendiqué comme chic et choc, et non choquant : l'érotisme y passe par l'humour, le trait rond et le ton intime, ce qui permet au titre d'exister en kiosque sans réveiller les censeurs.

De l'écran au papier : pourquoi les lecteurs changent de support

Entre BD érotique numérique et BD érotique papier, le mouvement observé depuis 2006 va dans un seul sens : les auteurs comme les lecteurs quittent la froideur de l'image sur écran pour la chaleur du papier. Le blog sert de vitrine et de laboratoire, l'album reste l'objet que l'on garde.

Les éditeurs l'ont bien compris et ont misé sur la qualité matérielle. Les éditions Petit à Petit lancent en 2009 une collection de gros ouvrages luxueux, près de 200 pages, adaptant en bande dessinée des textes de notre littérature : "Poèmes érotiques de la littérature française", "Contes grivois de Maupassant", "Kâma Sûtra en BD". Difficile de rendre ça sur un écran.

Même logique chez Dynamite, qui soigne la présentation de son catalogue, ou chez Delcourt avec Erotix, collection lancée en 2009 pour rééditer dans une fabrication soignée des classiques du genre longtemps épuisés, d'"Emmanuelle" de Crepax à "Liz et Beth" de G. Levis, en passant par "Casino" de Frollo et "Sam Bot" de Buzzelli.

Autrement dit, le numérique a joué le rôle de repérage et de diffusion, mais la reconnaissance d'un auteur de BD érotique passe toujours par l'album, avec son papier, ses couleurs et sa place dans une bibliothèque.

Diglee, Margaux Mottin, Véronique Cazot : les voix féminines du genre

Diglee, Leslie Plée, Margaux Mottin, Madeleine Martin, Véronique Cazot : ce sont des dessinatrices venues du web qui animent les hors-séries sexy de Fluide.G, et elles constituent aujourd'hui l'une des forces vives du genre. Toutes ont d'abord construit un public sur Internet avant d'être repérées et publiées.

Leur apport n'est pas seulement une question de signature. Véronique Cazot et Madeleine Martin signent "Et toi, quand est-ce que tu t'y mets ?", titre qui dit assez le ton : l'intime raconté de l'intérieur, avec humour, très loin des héroïnes fantasmées des pockets des années soixante-dix. Anne Rouquette complète cette équipe dans le trimestriel.

La voie avait été ouverte par Aurélia Aurita, qui avec "Fraise et chocolat" raconte sa vie amoureuse au quotidien avec crudité et tendresse, fraîcheur et honnêteté, et dont le travail a bousculé un lectorat surpris par la maturité d'une auteure aussi jeune.

D'autres créatrices occupent le terrain ailleurs : Karo, au trait diablement excitant, met en images "Arthur et Janet" avec Jean-Luc Cornette chez Drugstore en 2008, Aude Picault signe des récits inédits dans la collection BDcul des Requins Marteaux, Sibylline orchestre "Premières fois" chez Delcourt. L'impudeur et l'évocation de l'intimité sexuelle ne sont plus l'apanage des hommes.

La Musardine et Dynamite : la vente par correspondance comme bouée

Quand les kiosques se sont vidés, c'est la vente par correspondance qui a maintenu la BD érotique à flot : La Musardine, grâce à sa filiale Dynamite animée par Bernard Joubert, a continué de publier des ouvrages coquins avec une belle régularité, soutenue par un département de vente par correspondance dynamique. Un circuit direct, sans chef de rayon à convaincre ni risque de retrait en magasin.

Dynamite, dirigée par Christian Marmonnier, a bâti un catalogue de plus en plus riche mêlant créateurs français, italiens, espagnols et américains : Roberto Baldazzini avec "Casa HowHard" et "Beba", Giovanna Casotto, Igor et sa "Chambre 121", Noé, Erich von Götha avec "Janice" et "Twenty", ou encore Kevin Taylor.

La maison a aussi tendu la main aux généralistes. En 2011, La Musardine et Drugstore/Glénat s'associent pour lancer une version BD de la collection Osez, dont les guides pratiques de sexualité sont des best-sellers depuis 2004. Adaptés par Tonia Savage, les deux premiers albums, "Osez les secrets d'une experte du sexe pour rendre un homme fou de désir" et "Osez le Kama Sutra", sont mis en images par Eve E, Aya et Karo.

Morale de l'affaire : un circuit alternatif solide vaut mieux qu'une grande distribution frileuse, et c'est souvent lui qui permet à un genre de traverser les années creuses.

Vers une nouvelle légitimité, sans crier victoire

La censure de la BD érotique recule en librairie : auteurs, éditeurs et surtout libraires n'hésitent plus à exhumer des œuvres longtemps laissées à l'oubli, convaincus que les censeurs, redoutant le ridicule, ne se montreront pas agressifs. Le test grandeur nature date de fin 2007, quand Delcourt traduit après bien des hésitations "Filles perdues" d'Alan Moore et Melinda Gebbie : contrairement aux prédictions des mauvais augures, l'ouvrage est commercialisé sans le moindre problème.

La suite a confirmé le mouvement. "Happy sex" de Zep offre au genre son premier best-seller depuis longtemps, Casterman se lance avec "Babydoll diary" sous le label KSTR, les Requins Marteaux renouent avec l'esprit des pockets via leur collection BDcul, et de nouveaux éditeurs comme Tabou ou Ange occupent le terrain.

Il faut pourtant se garder du triomphalisme. La loi de 1949 reste en vigueur, une commission continue de donner son avis sur les publications, et la responsabilité pesant sur toute la filière explique que les BD érotiques demeurent absentes des grandes surfaces et des gares. L'interprétation est plus souple, elle n'a pas disparu.

La vraie question n'est donc pas de savoir si le genre survivra, mais s'il finira par être vendu comme les autres. Pour le lecteur, la marche à suivre est simple : commander chez les spécialistes, demander les titres à son libraire, et ne pas attendre des rayons de supermarché qu'ils fassent ce travail.